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Le pardon des injures - Extrait 2

Nous nous sommes tous dispersés comme les feuilles d’automne, emportés par le vent de l’histoire. Cahin-caha, à hue et à dia… Avec plus ou moins de bonheur, même si nous l’appelions de tous nos vœux. Les uns au nord de France, les autres à l’est, d’autres à l’ouest et beaucoup au Sud, quand ils l’ont pu, accrochés à la mer, comme un lien indéfectible avec leur passé.
« Le bateau ou le tombeau » sont les premiers mots que j’ai su lire sur les murs d’Alger en ce temps-là. Nous avons choisi le bateau qui s’apparentait pour les plus âgés à un sépulcre. J’allais avoir sept ans. J’étais même pas juif, j’étais même pas pied-noir, j’étais même pas Arabe… J’étais français. Oui, mais qu’était cette France que je ne connaissais pas ? J’étais l’éternel « étranger » cher à ce frère inventé qu’était Albert Camus qui situe son histoire sur la plage de Tipaza où j’ai appris à nager.
Fait étonnant, j’ai vu mes premiers colchiques l’automne qui a suivi ce mois d’avril 1962 dans la première petite ville pyrénéenne où mon père avait obtenu un poste de surveillant-général. On dit maintenant Conseiller d’éducation… Nous n’y sommes restés qu’un an. A nouveau, je perdais mes premiers copains sur le sol français, ce pays qui était pour moi nouveau, inconnu, menaçant parfois, car « on » ne nous aimait pas. Et que faire pour se faire aimer quand on est un immigrant ? Les plus intelligents se devaient d’être d’excellents élèves, puis d’excellents médecins, ou chefs d’entreprise. Les autres, le gros de la troupe, se devaient d’être très bons ou bons… Ou disparaître dans de petits boulots infamants avec des fêlures inimaginables et mourir prématurément d’une sale maladie. Dans tous les cas, pour nous, l’erreur se payait « cash » dans les classes d’école où l’on riait de l’étranger à la moindre erreur. Car la France de 1962, n’a pas été tendre pour tous ces immigrants venus de loin. A deux heures d’avion, à l’époque, ou trois jours de bateau... C’est dire si, pour « les Français de France », c’était le bout du monde ! Et nous passions pour des envahisseurs contraints et forcés.
Telles étaient quelques-unes de mes errantes pensées tous ces jours où j’ai attendu en vain un client, un amour aussi.

Le pardon des injures - extrait 1