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Le pardon des injures - Extrait 1

Je passais mes journées et mes nuits à guetter le client, face au téléphone qui ne sonnait que très rarement. J’avais également demandé à un ami informaticien de m’aider à créer un site Internet pour être dans l’air du temps. En réalité, j’y passais mes heures d’attente à trouver une femme idéale sur d’autres sites, d’autres fenêtres ouvertes sur le fantasme. Autant dire rien. Autant dire tout et n’importe quoi.
Ces pleines pages de femmes avec photos, mensurations, désirs avoués et inavouables, en étaient arrivées à m’écœurer de moi-même. Cet état de fait sociétal me rendait nostalgique des temps anciens où la technologie n’existait pas pour enlever le mystère d’une rencontre en apparence naturelle… Tous ces « copiés-collés » de millions de personnes, tel un étal de viande à croquer, m’ôtaient l’envie de poursuivre au-delà d’une nuit mes aventures condamnées par avance car planifiées et dirigées sur le mode non pas du désir, mais sur celui du plaisir. Le tout était baigné par les faux-semblants des fantasmes, les trompe-l’œil, et l’absence de perspectives du temps et de l’espace, comme c’est le cas dans la vie dite « réelle » ou plus exactement dans la vie « habitable », aurait dit le philosophe. Car l’univers de la toile n’est pas habitable au sens où nous l’entendons quand nous parlons du monde qui prend sa source dans la vie que nous avons connue jusqu’alors.
Quels révélateurs de notre inconsistance amoureuse que ces sites ! Quels sournois amis ! Quels mensonges ! Et surtout quelle révélation de nos besoins primaires conscients, secondaires et tertiaires complètement enfouis !
Je passais mon temps ainsi, hors du temps des hommes, immergé dans le temps virtuel qui existe encore moins que l’autre.
Combien de nuits et de jours suis-je resté planté devant cet écran à attendre que la petite lumière verte des messages professionnels reçus, clignote enfin tout en bas de l’écran ?
Je pense que c’est ce jour-là que j’ai commencé à vider quelques bouteilles de whisky, cet alcool des malheureux et des chercheurs de lumière qui plongent, pour ce faire, dans l’obscurité la plus totale… Fallait-il que je passe par ce creuset où tout n’est que cendres et amertume si, d’aventure, je n’en maîtrisais pas la température ?
Fallait-il que je sois comme Icare et me brûle d’un coup les ailes pour avoir reçu en pleine tête, en plein corps, trop de lumière et de chaleur ? Et chuter, par spirale descendante jusqu’aux enfers, jusqu’à ma noirceur sans pouvoir trouver l’alchimique formule pour que je transforme ma lourdeur de plomb en or ? Ou plus prosaïquement que je sauve ma peau…

Le pardon des injures - extrait 2